Seulement dans des livres, comme vous dites. Seulement! Les livres ne peuvent jamais être seulement ; ils peuvent seulement être toujours.
Jeff Noon
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30 juin 2014

Electre m'a tuer.



   New York, post évènement mystérieux dont on sait peu (puisque mystérieux) si ce n’est qu’il a eu lieu un 14 février (et toc!) et qu’il a eu pour effet de diviser la population par 10. Dewey Decimal vit dans la bibliothèque municipale, a des trous de mémoire concernant son passé et arpente les rues de New York à sa manière, en respectant son système (toujours tourner à gauche, prendre le métro en fonction du chiffre ou de la lettre et suivant si c’est le matin ou l’après midi). Son temps libre, il le consacre à ranger la bibliothèque, son temps occupé est dédié à son activité de tueur professionnel pour le compte du procureur. C’est une mécanique bien huilée… jusqu’au contrat qui viendra, évidemment, mettre le petit grain de sable dans l’engrenage.


   Comme ça a priori, Système D a tout du roman noir classique à l’intrigue bien sûr déjà vue. Le mec pro qui se voit confier un boulot qu’il a déjà exécuté des centaines de fois sans problème et il n’y a aucune raison pour que cette fois-ci soit différente, sauf que SI! Ha! Ha! Cette fois, y a un problème, et tu vas faire quoi maintenant mon gars? Système D n’a pas que l’air de ce genre de roman, C’EST ce genre de roman. Alors pourquoi en parler? Et bien, ce n’est pas parce qu’on a déjà mangé nombre de fois un certain plat qu’on n’aime pas en remanger à l’occasion surtout quand il est bien cuisiné. Et Système D est plutôt bien préparé.


   Déjà, son ambiance : un New York quasi désert puisque la démographie a subit un sérieux régime amincissant et dans une ville comme New York, on n’a pas de mal à imaginer ce que ça peut rendre comme effet : laissée à l’abandon dans certains quartiers, réappropriée dans d’autres comme Central Park réquisitionné par les freaks.


   Mais au-delà de ce décor plutôt réussi, il y a un personnage qui (comme dans The Rook de Daniel O’Malley, voir dans l’épisode précédent) porte un peu le roman à lui tout seul. Dewey Decimal, rien que son nom ressemble à une vaste blague mais le bonhomme lui non. Et ce malgré ses tocs (toujours se désinfecter les mains, vérifier qu’une certaine clef est dans sa poche, toujours tourner à gauche), ses trous de mémoire, ses prises de médocs et son étonnante capacité à se foutre dans la merde. Dewey passe en effet de mauvais choix en mauvaises rencontres, de faux amis en vrais ennemis, bref d’emmerdes en embrouilles si bien qu’on finit par ne plus savoir s’il joue toujours dans la bonne équipe. On se rend rapidement compte aussi que ce n’est pas, justement, le genre de mec qu’il faut chercher à embrouiller. Il n’aime pas ça, Dewey, qu’on l’embrouille et pour débrouiller le tout, il n’hésite pas à sortir ses flingues pour aérer quelques cerveaux, même s’il n’est pas dénué de certains états-d’âmes.



   Raconté par Dewey en personne, Système D est un pur roman noir urbain au rythme soutenu, à la construction redoutablement efficace, avec juste ce qu’il faut (un soupçon) d’immoralité, une ambiance étrange et un personnage atypique comme on les aime. Si vous cherchez un roman sans prise de tête et sans prétention, épanouissez vous, lisez Système D.

CITRIQ

15 mai 2014

Et pis c'est au Chili, ça tombe bien.



   Santiago, en plus d’être une ville, est un homme qui est un flic. Il aime plutôt ça, être flic. Ce qu’il n’aime pas en revanche, c’est avoir à tuer quelqu’un. Par contre, en plus d’être flic, ce qu’aime Santiago, l’homme, c’est suivre des femmes dans les rues de Santiago, la ville, comme ça, sous prétexte qu’il les trouve bien roulées, les femmes pas les rues. Ce qu’il n’aime pas en revanche, c’est que sa petite amie, qu’il aime et c’est lui qui le dit, apprenne qu’il suit d’autres femmes, voire plus si affinités. Ce qu’il va détester encore plus que tout le reste des choses qu’il n’aime pas, c’est que dans la même journée, il va tuer un gamin des gangs et se mettre à suivre une femme dans la rue, et ça, ça va quand même vraiment le foutre dans la merde cette histoire.


   Les Rues de Santiago c’est l’équivalent d’un café noir, bien serré, sans crème et surtout sans sucre, merci. Un petit polar urbain bien noir : petit parce 150 pages presque une novella, urbain parce que quasiment toutes les scènes d’accélération du récit se passent dans la rue.


   Les Rues de Santiago, c’est aussi un personnage principal pas tout à fait sympathique, pas tout à fait détestable non plus (quoique à certains moments…), et surtout pas tout à fait aussi clair et au dessus de tout soupçon qu’il aimerait l’être et nous le faire croire. Il se prend un peu pour un dur mais paraît parfois un peu con sur les bords, j’ignore si c’est voulu par l’auteur mais ça fonctionne. On a quand même envie de savoir comment il va se dépêtrer de tout ça voire s’il va s’en dépêtrer tout court. Pour entourer ce Santiago, il y a aussi des personnages secondaires, un peu glauques, un peu fouineurs, un peu fatal(e)s, et une intrigue basée sur la tromperie. Mais surtout, Les Rues de Santiago c’est une écriture sèche, cadencée, pleine d’un humour acide et grinçant, d’une efficacité redoutable pour ce genre de texte. Ce qui nous ferait presque regretter qu’il ne soit pas plus long… ou alors nous fera attendre avec impatience que l’auteur s’attaque à quelque chose de plus dense. Avec Grande Impatience. En attendant…


« "Votre nom est Santiago Quiñones?"
 On est mal partis, en plus d’être nain, il est débile, ce qui n’est jamais bon; il est toujours préférable d’être traqué par quelqu’un de futé. L’intelligence est prévisible, la stupidité te laisse désarmé parce que tu ne sais jamais ce qu’on peut te sortir. »



   Un petit plaisir donc, à ne surtout pas se refuser pour ceux qui apprécient le genre.



CITRIQ

2 sept. 2013

The eye of the chicken.




 Margarita : un paradis caribéen pour touristes européens. Edeltraud Kreutzer, originaire de Düsseldorf, se rend sur cette île pour comprendre les circonstances de la mort de son fils, Wolfgang, retrouvé noyé sur la plage où il tenait un bar. Perdue dans cet environnement radicalement étranger, elle fait appel à José Alberto Benítez, un avocat local qui va l'aider dans ses démarches. Leurs recherches mettront au jour une autre île, bien éloignée des hôtels all-inclusive : la Margarita de la jungle bureaucratique, des passe-droits en tout genre, mais aussi celle des combats de coqs qui ont tant fasciné Wolfgang..


  Avertissement préliminaire pour vous faire gagner beaucoup de temps : si vous êtes dépressif et que vous trouvez que la vie en générale et la vôtre en particulier manque singulièrement de sens de l’humour et d’à propos, ne lisez pas ce livre qui ne fera que vous confirmer que toutes les chansons vantant le mérite des pays ensoleillés et que soit disant l’herbe est plus verte au soleil ou autres conneries du genre, c’est du flan! Au soleil, l’herbe, elle grille.


  Si en revanche, vous êtes adeptes du voyage hors zones touristiques, si vous êtes du genre à chercher le contact du véritable autochtone, si vous aimez découvrir le vrai visage du pays visité et si pour vous les cartes postales font partie des légendes urbaines, alors ce livre est potentiellement fait pour vous.


  Tout ça pour vous dire que L’île invisible, c’est beau, mais c’est pas joyeux (en fait c’est Francisco Suniaga donc rien à voir avec Blanche Neige, aucun lien... je sais, elle est très mauvaise mais j’avais quand même envie de la faire!)


  Avec L’île invisible, les éditions Asphalte ajoute un titre à leur catalogue de romans à ambiance hyper réaliste. Souvenez-vous, c’était déjà le cas de La vie est un tango de Lorenzo Lunar, et tout comme La vie est un tango, L’île invisible ouvre l’emballage, le packaging spécial office du tourisme pour vous montrer ce qu’il y a au delà.


  Dans L’île invisible, c’est une mère en quête de réponses qui débarque sur Margarita et non une touriste en quête de soleil et autres activités commençant par la lettre s. A ce titre, le roman de Francisco Suniaga nous offre le très beau portrait d’une mère qui espère, qui veut pouvoir trouver une raison d’accepter la disparition de son fils. Et cette volonté inaltérable va se retrouver confrontée au choc des cultures. 


  Car sur l’île de Margarita, tout se passe à un rythme différent, un rythme qui lui est propre et auquel le nouvel arrivant doit s’adapter. En effet, ce qui paraît agréable et dépaysant à vivre pendant deux semaines de vacances, semble complètement différent voire perturbant à expérimenter au quotidien.


  L’île invisible possède ce même rythme dans sa lecture, tout en lenteur, en perception, en émotion et sensation (même la playlist, n’oubliez pas cette petite marque de fabrique des éditions Asphalte, est ainsi). Lire L’île invisible, c’est s’installer dedans comme on s’installe dans un hamac, bien calé au fond, un petit verre de rhum à portée de main, et se laisser envelopper, presque bercer par cette quasi langueur, oubliant la vie effrénée qui, elle, s’active tout autour. Par conséquent, les amateurs de romans cadencés ne s’y retrouveront certainement pas. 


  Le personnage de la mère aurait toutefois mérité d’être développé. Rapidement, c’est l’avocat qui devient le personnage principal et toute l’enquête (si l’on peut vraiment parler d’enquête) passe par lui. C’est un des points faibles du roman, il me semble, car l’avocat n’est pas le personnage le plus intéressant. D’ailleurs, les passages entre lui et un de ses amis tournant autour d’une discussion sans fin au sujet d’un rêve, sont les seuls moments à m’avoir un peu déroutée et limite ennuyée.


  Heureusement, survient le journal intime du fils et c’est ce qui m’a permis de ne pas décrocher. On y découvre son initiation aux combats de coqs et surtout la passion et l’addiction qu’ils vont provoquer chez lui.  Si ce monde peut paraître violent et/ou choquant aux yeux d’un européen, il peut aussi engendrer une sorte de fascination étrange. 


  Bilan mitigé donc pour la lecture de L’île invisible qui possède certes quelques défauts (une écriture parfois trop empesée...les fameux passages au sujet du rêve de l’avocat) mais qui nous fait aussi croiser des personnages touchants (le triangle de la mère, du fils et de la belle-fille) dans un milieu dépaysant. Ces moments-là compensent plus que largement les précédents et pour eux, L’île invisible mérite amplement la lecture.

Parution le 12 septembre.


CITRIQ

16 juin 2013

C'est bien, faisez tous comme moi . . .


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  Léo Martin, flic de quartier à Santa Clara, Cuba, se voit confier une affaire de contrebande de lunettes de soleil ainsi qu’une affaire de meurtre. Les deux sont forcément liées et les deux lui permettront peut-être de coincer le mafieu du coin. Du moins, c’est ce qu’il voudrait. Mais pour ça, il va falloir qu’il remue un peu la merde dans son quartier.


   La vie est un tango est un roman qui laisse une forte impression sans trop qu’on sache pourquoi. Peut-être parce qu’on se demande comment avec une intrigue aussi basique, Lorenzo Lunar réussit à nous retenir jusqu’au bout du roman (qu’il a judicieusement fait court et écrit à la première personne ce qui donne un bon rythme de lecture). Ou peut-être parce que l’ambiance très marquée du roman laisse facilement son empreinte. Je penche plus pour la deuxième possibilité car La vie est un tango est un roman qui sent bon le rhum, le soleil mais aussi la poussière et la pauvreté. Évasion garantie car en plongeant dans les mésaventures de Léo, on plonge aussi un peu dans la vie d'un quartier et beaucoup dans la vie à Cuba.


  Ambiance et évasion au rendez-vous et pourtant, La vie est un tango ne peut pas donner envie de vivre à Cuba, surtout si vous êtes une femme car ce qui m'a le plus marquée paradoxalement, c'est la condition féminine. Paradoxalement, car ce n'est absolument pas le sujet du livre! Toutefois, les quelques personnages féminins qu’on y croise suffisent à vous dresser un portrait peu enviable! Pour faire rapide, dans ce genre de quartier, une fille n'a pas trente six choix pour mener sa vie. Elle peut devenir pute ou trouver un mari, les deux possibilités ne s'excluant pas l'une l'autre. Ou sinon, partir mais partir loin, très loin.


   L'intrigue policière passe donc rapidement au second plan car on se doute bien vite qu'autre chose se cache derrière cette affaire de lunettes de soleil "tombées du camion" mais, au final, on s'intéresse plus à ce quartier et à sa vie sociale qu'à la résolution de l’enquête (le fameux qui a fait quoi et comment). Si Léo reste le fil conducteur du roman, il est surtout le catalyseur de cette vie sociale, force étant de constater que le personnage principal du roman n’est autre que ce quartier justement, qui prend l'ascendant sur Léo Martin, un quartier où tout le monde connaît tout le monde, les magouilles des uns et les déboires des autres. La vie est un tango est donc, à mon goût, plus un roman noir voire roman social qu'un roman policier.


   Vous l’aurez compris, la force du roman de Lorenzo Lunar c'est un réalisme brute de décoffrage qui exerce pourtant sur le lecteur une sorte de fascination. Si vous vous attendez à du soleil, des scènes d'action menées par un super flic au charme latino dans un décor fait de palmiers et de sable doux, le tout parsemé de belles nanas, effectivement oubliez ce roman. À Santa Clara, visiblement le sable n'est pas doux, le rhum a souvent un goût frelaté et le héros est loin d'être le gendre idéal (Bon, potentiellement, il reste tout de même quelques belles nanas!). Mais si vous cherchez une plongée brutale dans la vie d’un flic de quartier, dans une ambiance moite et étouffante, le tout pour beaucoup moins chère qu’un billet d’avion, c'est bon, préparez-vous un bon cocktail à base de rhum et jetez vous sur La vie est un tango. Vous en ressortirez imprégné de son atmosphère, la fumée de cigare et le bronzage en moins.

(le cigare reste en option pour ceux qui aiment)

Et n'oubliez pas, comme toujours chez les éditions Asphalte, la petite bande son qui va avec.


CITRIQ

10 mai 2013

On a tous besoin d'un prisonnier chez soi.





   Demain, les prisons seront privatisées. Demain, pour pouvoir finir vos fins de mois, vous serez obligés d’accueillir dans votre cave ou votre appentis, une cellule et son prisonnier. Un peu comme une chambre d’amis, mais sans amis dedans. Vous le ferez peut-être pour l’argent ou peut-être pire, pour le plaisir. 

   Tout cela sous l’égide d’une société toute puissante de téléphonie mobile, Phonemark, qui contrôlera et surveillera votre consommation car pour avoir le droit de rester dans le système, vous serez tenu à un quota minimum de sms.

   Demain, c’est Côté cour. Demain, c’est toujours un peu aujourd’hui.


   Pour ceux qui connaissent un peu les éditions Asphalte, et bien d’abord, ça veut dire que vous êtes curieux et donc forcément intéressant puisque quand on s’intéresse à quelque chose d’intéressant, on finit par l’être, intéressant, non? D’accord, passons.


   Ensuite, ça signifie que Leandro Avalos Blacha ne vous est peut-être pas totalement inconnu puisque déjà l’auteur de Berazachussetts, roman visiblement déjanté où l’on pouvait croiser zombies, fauteuils roulants et pingouins. Pour ma part, j’étais passée à côté de cette première publication mais ce qui est certain, c’est qu’après lecture de Côté cour, j’ai très envie de me pencher sur son cas. 


   Enfin, ça signifie que...euh... non, il n’y a pas de enfin. 


   Côté cour, c’est 5 histoires courtes reliées entre elles par le lieu et par les personnages qui la traversent, comme 5 morceaux d’un puzzle qui une fois assemblé, donne l’histoire d’un quartier. Leandro Avalos Blacha ne nous dépeint pas une galerie de personnages mais les traits de caractère d’une humanité poussée dans ses retranchements, dans ce qu’elle peut dévoiler de pire. Histoire d’amour manipulé, combats de détenus contre des animaux de toutes sortes, expérience scientifique étrange, aucun personnage ne semble être à la hauteur de son humanité à l’exception de certaines grand-mères, seules voix de discordance et parfois de résistance, si tant est que l’on puisse parler de résistance car l’acceptation de ce monde proche en esprit du 1984 de Orwell ne semble jamais être remise en cause.  Comme d’habitude, les gens sont plus prompts à se marcher dessus qu’à avancer ensemble.


   La maîtrise de ce roman repose autant sur ces personnages que sur l’écriture de Blacha, car littérairement parlant, c’est proche de la perfection. D’une brutale précision, le style est percutant, rythmé, sans aucune fioriture et chaque phrase touche directement au but. En quelques mots, le décor est planté. La petite touche de fantastique vient finir d’apporter la dose d’étrangeté qui poétise le tout. Et pour vous emballer tout ça, n’oubliez pas la petite marque de fabrique des éditions Asphalte : la bande son en rabat de la quatrième de couv’ et que vous pouvez écouter sur le blog de la maison d’édition, ICI.


   D’un texte si court (153 pages), il est difficile d’en parler plus sans trop en dévoiler. Je n'en dirai donc pas d'avantage si ce n’est deux choses certaines : la littérature argentine a de beaux jours devant elle et les éditions Asphalte m’intriguent chaque jour d’avantage et si ça continue comme ça, on n’est pas à l’abri de bientôt lire en haut de ce blog, les Voltés Anonymes amoureux de l’Asphalte.



CITRIQ

7 avr. 2013

Hippie voilà!

  Laïka a bien des soucis. En plus de porter le prénom d’un chien spatial, elle s’est réveillée dans un monde étrange qui n’est pas le sien. D’hôtel en hôtel, Laïka suit l’homme qu’elle sait responsable de sa situation dans l’espoir de pouvoir retourner d’où elle vient et retrouver son identité. Mais au lieu de l’aider, il se met à raconter l’histoire de Kinky, sa mère, ado fugueuse qui déboulera dans le milieu hippie d’un San Francisco des années  60. Quel peut être le lien entre Laïka et Kinky?


«Les personnes, les lieux et les événements présentés dans ce roman existent dans le domaine exclusif de la fiction.
Toute autre interprétation doit être considérée comme illusoire.
La réalité n’est pas de ce monde.»



  Il y a des livres dont on voudrait pouvoir parler avec emphase et grandeur. Et il y a des jours où quoiqu’on dise, quoiqu’on écrive, rien ne semble à la hauteur, tout paraît mauvais.  Et quand on n’a vraiment pas de chance, il y a même des semaines entières où quoiqu’on fasse, la boulette de papier tombe systématiquement à côté de la poubelle. Et bien il semblerait que cette semaine soit à cette image pour moi. Il fait froid, il fait moche, je suis très en retard sur les livres dont je voulais parler sur ce blog et pas besoin de parler allemand pour savoir que mon patron est un con. Et pourtant, j’aimerais pouvoir vous convaincre, vous dire à quel point ce roman de Tommaso Pincio mérite votre attention.


  Si Kiki43 devait vous conseiller ce livre, il userait encore et toujours de son argument favori : «ce livre est génial, achetez-le». Alors, de deux choses, l’une : il faut reconnaître que cet argument possède son petit effet et il se trouve qu’effectivement, ce livre est génial, vous pouvez de ce pas vous précipiter pour le lire. Mais rendrai-je hommage au talent de Pincio si je m’arrêtais là? Ne serait-ce pas se contenter de le confondre avec tant d’autres livres géniaux sans le distinguer et vous dire ce qui pourrait le rendre génialement différent ou différemment génial de tous les autres livres géniaux?


  Tommaso Pincio fait partie de ces auteurs inclassables qui puisent leur inspiration à tous les râteliers, vous savez ces auteurs qui savent un peu tout faire... oui je sais, ils sont un peu agaçants.


  Ainsi, de prime abord, lorsqu’on entame la lecture des Fleurs du Karma, on pourrait croire avoir à faire à un récit de SF, enfin de fantastique si on voulait être précis. Le monde étrange dans lequel Laïka se débat ressemble à une sorte de quatrième dimension où tout paraît commun mais où on se rend compte rapidement que tout est inconnu surtout la réaction des gens. Vous savez ce tout petit décalage qui nous fait nous demander qui est à côté de la plaque, eux ou nous?


«-Vous avez besoin de quelque chose, madame?
-Non, merci.
-N’hésitez pas à m’appeler en cas de besoin.
-Je n’ai besoin de rien.
-Vous vous sentez seule, madame?
-Pardon?
-N’hésitez pas à m’appeler si vous vous sentez seule.»


  Mais rapidement, Pincio réoriente le récit sur l’histoire de Kinky et de son fils, le narrateur, l’homme qui parle sans voyelle! On revient alors dans notre monde, plongé dans l’ambiance du San Francisco des années hippies. Psychédélisme et amour libre à volonté! Et ce qui va justement devenir l’intérêt principal du roman, outre l’ambiance d’une époque qui a marqué son temps et continue de garder une certaine aura de nostalgie, c’est se retrouver dans la tête de ce narrateur, avec sa vision décalée du monde, une vision entre Forrest Gump et La Conjuration des Imbéciles. Est-il réellement un mathématicien de génie incompris ou un timbré total... de génie?


  Avec beaucoup d’humour et parfois quelques petites pointes de poésie, l’écriture de Pincio  est d’une fluidité absolue au point que le roman se lit presque tout seul (presque! parce qu’il faut quand même que vous participiez un peu!), surtout les délires du narrateur qui auraient pu ralentir le récit mais qui, au lieu de cela, deviennent des parenthèses attendues presque avec impatience.  


 "Chaque chose tend vers le désordre, c'est une loi de la nature. Prenons un exemple : vous. Vous vivez. C'est un fait. On ne peut pas le nier. C'est pour le moins un fait étrange. Par rapport à ce qui se passe dans des milliers d'autres galaxies et des centaines de milliers de planètes, rien n'est statistiquement plus improbable et invraisemblable que le fait que vous existiez. Disons les choses comme elles sont : vous ne devriez pas exister. D'un autre côté, il est très probable que vous ne voyez pas les choses ainsi parce que vous êtes le genre de personnes qui pensent avoir tout à fait le droit d'être vivantes. Non seulement, ça vous rend invraisemblable, mais aussi suspect. Y a-t-il en effet quelque chose de plus suspect qu'une improbabilité qui prétend avoir des droits?"


  La révélation finale n’en sera pas vraiment une et laissera chacun décider de la solution. Si vous êtes du genre à vouloir des explications à toutes fins, vous risquez d’être surpris voire déçu mais si vous aimez les fins ouvertes qui laissent libre cours à l’imagination du lecteur, si vous aimez les textes à l’écriture soignée, les histoires et les personnages décalés, alors plus aucun obstacle ne bloque le chemin entre vous et Les Fleurs du karma


  Avec ce titre, les éditions Asphalte confirmeront tout le bien qu’on pouvait penser d’elles, hippie c’est tout.




CITRIQ

8 nov. 2012

Desperate Worker





  Dans une société où des chiens clonés se promènent librement dans les rues, où des attentats refont régulièrement le paysage et donnent justification à une surveillance perpétuelle par des hélicoptères, un employé travaille.

 Dans son immeuble de bureau, il est l’Employé par excellence. Toujours à l’heure, toujours fiable. 

 Jusqu’à ce qu’un soir, il croise la secrétaire. Ils se parlent, se raccompagnent, se tiennent sexuellement compagnie toute la nuit, et là, évidemment, c’est le début des emmerdes.

 Ça va pas arranger la réputation des secrétaires tout ça!


  Encore un roman étrange dont il est difficile de sortir sans qu’une petite partie de nous y soit encore et dont il est difficile de parler sans trop en dire! Il faut croire que je suis abonnée à ce genre là ces derniers temps. 


  Roman étrange car dès les premiers mots l’ambiance se pose. L’employé, un homme ordinaire, est prisonnier des microstructures composant la société : travail, famille (patrie?!), et passe de l’une à l’autre comme d’une cellule à une autre. Son travail, il fait tout pour ne pas le perdre car les vagues de licenciements arrivent de manières régulières mais pourtant complètement aléatoires. L’ambiance de suspicion qui règne fait qu’il ne se lie à personne et se méfie de tout le monde et en particulier de son voisin de bureau. Quant à sa vie de famille, elle est plus qu’horrible, coincé entre une femme aigrie qui occasionnellement le bat et des enfants pour lesquels il n’éprouve tout au plus que de la pitié.


  Mais l’employé est trop lâche (pense-t-il) pour en sortir, même si les rêves d’évasion sont bien présents. Et puis, la rencontre se produit, la petite goutte d’eau qui va faire exploser le vase. Toutefois, l’amour ne va pas lui donner le courage nécessaire car, d’ailleurs, s’agit-il réellement d’amour ou de l’image qu’il a de l’amour? La rencontre ne sera que le déclencheur, la porte ouverte à toutes ses ambitions mais surtout à ses frustrations, ses obsessions développant sa paranoïa.


  L’écriture de Saccomanno est brute de décoffrage avec des phrases courtes et très peu de dialogues. La description des lieux est quasi inexistante, réduite au strict minimum. Le roman est d’ailleurs très court ce qui lui donne cette force de percussion. Tout est complètement dépersonnalisé, les personnages n’ont pas de nom et sont réduits, eux, à une fonction : l’employé, la secrétaire, le chef, la pompiste, le collègue, la femme, les enfants. 


  Tout dans ce roman contribue à donner une image sèche de cette société où tout est interchangeable surtout l’être humain. Les sentiments sont expurgés et réduits aux plus simples besoins si bien que lorsqu’un personnage témoigne d’autres envies, d’autres ambitions, c’est comme un point de lumière, une éclaircie dans cette ville où on a l’impression qu’il fait toujours nuit. 


  L’employé est donc définitivement un roman bizarre qu’on aime ou alors dont on ne comprend rien et encore une fois, il est la preuve qu’on peut écrire une histoire reposant sur un personnage qu’on n’arrive pas à aimer. Personnellement, j’ai adoré même s’il est d’un pessimisme débordant. Ou peut-être est-ce à cause de ce pessimisme que j’ai adoré!


  Vous l’aurez compris, à ne pas offrir à un dépressif, sauf si vous le détestez. 


  Donc si comme moi vous êtes convaincu de la nature complètement abrutie de l’humanité et si vous aimez les ambiances kafkaïennes, les romans étranges et jusqu’au boutistes, vous savez ce qu’il vous reste à faire. 


CITRIQ